Espace perso

 

Une petite sélection de livres par Fabrice

 

Montagnes de Verre
Buzzati Montagne
Quand des alpinistes parlent de montagne, c’est une chose. On peur suivre leurs aventures avec avidité, il n’en demeure pas moins qu’en général, la tournure littéraire est limitée à sa plus simple expression. Le temps passé à courir les montagnes, à relever des défis verticaux, n’a pas été passé à écrire, et cela se ressent toujours. Le lecteur exigeant peut même en retirer une certaine frustration. Mais lorsqu’un écrivain passionné nous parle de montagne, c’est une toute autre affaire. Et pas n’importe quel écrivain : Buzzati, s’il vous plaît. L’auteur du Désert des Tartares n’a pas d’exploits à son actif. Il n’a gravi aucun huit milles, n’a pas bivouaqué douze nuits de suite sur une face nord, bloqué par la tempête, avec un camarade à moitié gelé. Il n’a rejoint aucun camp de base en rampant, deshydraté, affamé, ensanglanté. Il a seulement aimé la montagne. Toute sa vie. Montagnes de Verre n’est pas l’autobiographie d’un héros. C’est une compilation de récits et de réflexions rédigés par un témoin exceptionnel. Buzzati a assisté à un tournant de l’histoire de l’alpinisme, et on comprend d’autant mieux la révolution qu’a pu représenter la naissance du sixième degré quand il est évoqué par quelqu’un qui ne s’y est jamais confronté. Un amateur comme il y en a tant, mais dont la passion et le talent apportent un autre éclairage. Dans la plupart des anecdotes, Buzzati ne fut pas acteur, bien qu’il fût un alpiniste de niveau très honorable. Mais personne ne parle de montagne comme lui, avec autant de poésie et d’intelligence.



 

Totem Pole
Montagne
Totem Pole, c’est deux livres en un. D’abord le récit d’une jeunesse insouciante, à la limite de la folie. Un groupe de têtes brûlées, jouant avec la mort comme d’autres au baby-foot. Pauvres et talentueux, marginaux, ils font de leur vie un défi permanent dont l’intensité est aussi la marque d’un profond désespoir. Pour ces semi-voyous, le danger, l’engagement font office de drogue. On a parfois du mal à rire avec celui qui, venant de dévisser, tombe sans dommages sur son compagnon de cordée plusieurs mètres en-dessous…Une approche de l’escalade et de l’alpinisme comme on en voit rarement. Et puis c’est l’accident. Presque inévitable, sinon inconsciemment désiré. Un pierre grosse comme un téléviseur fracasse le crâne de Paul Pritchard N’espérez plus aucun récit d’ascension dans la deuxième moitié du livre ; vous ne trouverez que le combat d’un homme pour réapprendre à vivre, à parler, à marcher. Un combat qui n’a rien à envier à la conquête d’un huit milles. C’est aussi l’heure du recul, de la réflexion. Comment peut-on en arriver là ? Pourquoi avoir négligé de mettre un casque sur une voie dangereuse telle que Totem Pole ? Un livre d’une grande pertinence, à conseiller à ceux qui s’interrogent sur la notion d’engagement.



 

Le port de la mer de glace
Montagne
Cette courte fantaisie est plus riche qu’elle en a l’air. En apparence, il s’agit d’un récit un peu anecdotique et farfelus, prétexte à quelques situation cocasses. Mais au-delà de la légèreté de ce texte, certains pourront reconnaître leur conception de la montagne, loin de l’exploit et de l’ascèse. Une vision plus épicurienne, ou plutôt dyonisiaque. Vin blanc et fondue au bivouac dans la face nord des grandes Jorasses. Grandes tirades philosophiques clamées face aux lumières de la vallée endormie. Rires partagés. Tendresse. Les personnages de la mer de glace prennent en peu de pages une profondeur inattendue. On éprouve vite une certaine affection pour cette bande de bras cassés qui, par amitié, se lancent dans une pitoyable mission de sauvetage. Et l’on se surprend à se dire qu’ils ont peut-être mieux compris la montagne que certains alpinistes ayant perdu leur spontanéité et leur joie de vivre à grelotter sur des faces nord. Ce petit livre passe tout seul, comme une gorgée de Génépi par grand froid, au cours d’une ascension hivernale.



 

Grimper autour du monde :
Escalade
Ou le journal d’un couple de grimpeurs, parti faire le tour du monde des plus beaux sites d’escalade. Voilà bien une année que nombre d’entre nous pourraient envier à juste titre. De fait, les jeunes chanceux (mais la chance n’a rien à voir là-dedans : nul doute qu’ils se sont donnés les moyens de réaliser ce rêve) ont ramené de leur périple des photos magnifiques ainsi que toutes sortes d’anecdotes et autres informations. Ils nous invitent à présent à partager ce voyage avec eux. Leur témoignage est d’autant plus intéressant qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre de grands champions dans la discipline. Ils avouent humblement ne même pas grimper du 8 ! Les nuls !!!!! Mais bon, daignez leur accorder tout de même un peu de votre attention. Ils ont des choses à raconter. Cela pourrait même vous donner envie de vous lancer à votre tour dans une pareille aventure.



 

Ma vie sur le fil :
Montagne
Messner, on commence à bien le connaître. Encore un livre, se dit-on. Quelle différence avec les autres ? N’a-t-il pas déjà tout dit ? Force est de reconnaître qu’il n’est pas le plus habile, malgré son impressionnante bibliographie, quand il s’agit de faire rêver. Messner, c’est du factuel, et même les sentiments, quand il en parle, paraissent taillés à coups de piolet. Qu’il s’agisse d’un génie de l’alpinisme, ça ne fait aucun doute, mais, lorsqu’on ne possède pas soi-même assez d’expérience de la montagne pour compenser certains manques narratifs, on a toujours tendance à sortir un peu frustré des récits de ce monstre sacré. Cependant, ma vie sur le fil a le mérite d’être présent sous forme d’entretien, ce qqui a l’avantage de pousser un peu Messner sur des terrains qu’il ne songerait pas forcémen à évoquer par nature. L’interlocuteur le presse et le questionne, l’amène à se dévoiler un peu plus, à exprimer des émotions, parce qu’il veut des réponses aux questions que tous les lecteurs ont pu se poser. Il est vrai que Messner a peut-être trop écrit, mais cet ouvrage, qui apporte un certain nombres de précisions sur des histoires connues de tous, n’est pas pour autant inutile.



 

Montagnes d’une vie :
Montagne
Incontournable Bonatti ! Certains hommes entrent dans l’Histoire de leur vivant, et celui-là en fait partie. Non seulement cela, mais ils sont rares ceux qui, après avoir affronté la montagne, ont survécu à la voie qu’ils avaient ouverte ! Quelle émotion d’apprendre, l’été dernier, que le fameux pilier Bonatti s’était entièrement effondré ! Aurait-il pensé, à l’époque, alors que le rocher le tenait à sa merci, que la montagne le serrait entre ses mains glaciales, que sa vie d’homme serait plus longue que celle de cette voie mythique d’apparence éternelle ? Bonatti fait partie de ceux qui, bien qu’écrivant parfois assez maladroitement, ont des choses si incroyables à raconter qu’on ne peut plus lâcher le livre avant la fin de l’aventure. Si vous entrez dans un chapitre, sachez que vous partez pour une course aux côtés de l’auteur et que, de même qu’un compagnon de cordée ne rentre pas seul dans la vallée, vous ne pourrez vous désengager avant d’avoir achevé l’ascension. Partout, le danger, la mort qui guette, les séracs, les avalanches, les camarades perdus, les nuits passées debout dans la tempête, sur une vire de quelques centimètres, les solos incroyables, les chutes à couper le souffle, les pierres qui sifflent aux oreilles. Bonatti, c’est l’histoire de l’alpinisme, mais c’est aussi et surtout un nombre exceptionnel d’aventures humaines, et une passion vibrante à chaque page. Les éditions Guérin ont eu en plus l’intelligence d’agrémenter ces récits d’un certain nombre de photographies, lesquelles compensent admirablement les quelques lacunes littéraires légitimes de l’auteur. Nous voilà donc plongés sans recours dans la grande et terrifiante montagne.